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Le pays des lauriers-roses

Les riches seront toujours plus forts que nous, c’est comme ça ma fille, on n’y peut rien. C’est ce que disait mon père lorsqu’il avalait une dernière gorgée de bière avant d’aller se coucher, après une de ces journées de travail qui le laissait sur le flanc. Et il avait raison.

Toute sa vie, il avait trimé comme un âne jour après jour pour nous maintenir à flot, ma mère et moi. Une habitude pour ce fils de paysan des fins fonds de la Charente dont le seul avenir programmé était de guider la charrue derrière des bœufs poussifs. Toujours le même sillon. Toujours la même parcelle. Mais à l’âge de quinze ans, son certificat d’études en poche, il était parti. Il voulait voir le monde. Et surtout oublier celui dont il venait. Il s’était engagé comme mousse dans la marine nationale. C’était peu de temps avant le début de la Seconde Guerre mondiale.

Deux fois, il avait presque péri en mer. La première, au large des côtes du Sénégal. Une autre fois en Atlantique, un an plus tard au milieu de nulle part. Le navire américain qui l’avait repêché au creux de la houle accroché à un pauvre bout de bois l’avait amené à Boston. Il aurait pu choisir de rester sur place, s’offrir une autre vie dans un pays neuf. Mais non. Il était reparti par le premier bateau en partance pour l’Europe. À son arrivée, la guerre était finie et il s’était marié.

Souvent je pensais à ça. À comment sa vie aurait pu tourner autrement s’il était resté là-bas. Il ne semblait en avoir aucun regret. Je ne pouvais pas m’empêcher d’en avoir pour lui.

Son dernier patron était un salaud. Un de ces commerçants à la fortune ancienne qui puait l’arrogance. Il habitait un hôtel particulier dans les beaux quartiers de la ville, avec vue sur la mer. De temps en temps, mon père m’emmenait chez lui pour que je l’aide quand il travaillait au jardin et j’aimais bien. Il avait toujours plein d’histoires à me raconter.

En fait, c’était plus un parc qu’un jardin dont mon père s’occupait depuis des années. Pas loin de quatre hectares avec une immense pelouse à entretenir régulièrement, des arbres à élaguer, des massifs de fleurs et d’arbustes en tout genre. Mon père les connaissait tous, aussi bien leur nom que leurs propriétés. Avec lui, j’avais vite appris à me méfier des plus belles, qui s’avèrent les plus dangereuses aussi. Le datura notamment. Mais aussi le laurier-rose. Quelques feuilles macérées dans de l’eau et, à en croire mon père, on obtenait un aller simple pour l’au-delà. Il en poussait plusieurs, des roses et des blancs, qui formaient comme un bosquet dans un coin du parc. Il m’avait conseillé de m’en tenir éloigné.

Plus mon père vieillissait, plus son travail de jardinier l’épuisait. Il n’en pouvait plus de ramasser branchages et feuilles mortes, de se pencher pour arracher les mauvaises herbes. Et surtout de se relever pour continuer encore et encore. Pousser la tondeuse et traîner les sacs d’herbes coupés lui devenait insupportable. Il avait bien essayé de convaincre son patron d’acheter un modèle autotracté avec un bac de récupération, mais ce rat avait refusé.

Le seul truc qui le faisait encore tenir, c’était de savoir que bientôt, il toucherait sa retraite. Avec ces années sous les drapeaux, il comptait sur une pension qui nous mettrait à l’abri du besoin, ma mère et moi. Elle l’avait incité à se renseigner quand même. Mais il repoussait toujours à plus tard. Mon père n’aimait pas les bureaux, encore moins les fonctionnaires. Un jour pourtant, il avait cédé et il était revenu de son rendez-vous totalement ravagé. Sur le coup, il n’avait rien voulu nous dire. Et puis ma mère avait fini par lui tirer les vers du nez.

Depuis quinze ans qu’il bossait pour son patron, cet enfoiré n’avait pas jamais payé la moindre cotisation sociale. Autant dire que la retraite de ses rêves, il pouvait l’oublier. Elle serait à peine suffisante pour nous éviter de crever de faim.

Le lendemain de cette annonce, mon père était resté au lit et ne s’était plus relevé. En rentrant à la maison, je frappais à la porte de sa chambre et il m’accueillait avec un maigre sourire. Je lui parlais de tout, de rien. Mais surtout pas de ce que j’avais en tête. La plupart du temps, il m’écoutait avec le regard perdu dans le vague. Je le voyais décliner de jour en jour, et je ravalais mes larmes de le voir partir ainsi en morceaux. J’avais toujours été sa fille unique et préférée comme il aimait à le dire en riant. Mais cela ne me donnait pas pour autant accès à ses rêves.

Un matin, le cri de ma mère m’a tirée du lit. Je suis entrée dans leur chambre sans frapper. Elle m’a serrée entre ses bras et il y avait encore un peu de son odeur à lui sur elle. Il reposait sur le côté, le visage apaisé. Je me suis penché pour embrasser la peau froide de son front. Mes lèvres sont restées pétrifiées pendant un bon moment.

Jusqu’à l’enterrement je suis restée indifférente aux uns et aux autres. Tous m’encourageaient à rester forte et courageuse. Moi, je surveillais ma mère du coin de l’œil, elle paraissait tenir le coup. C’est en prenant ma douche un soir que je me suis écroulée. D’un coup les larmes me sont venues, un véritable torrent impossible à retenir. Je ne sanglotais pas, non. Je m’écoulais.

Le lendemain, je suis allée sonner chez le patron de mon père. Il m’a reçue avec son habituelle froideur et m’a présenté ses condoléances avec l’air de celui qui pense déjà à autre chose. Je l’ai remercié pour la couronne mortuaire, un pauvre truc anonyme à deux balles que ma mère avait jeté à la poubelle dès qu’elle l’avait reçu. Il a eu l’air surpris et dans la foulée, je lui ai demandé si je pouvais m’occuper du jardin cet été. J’avais besoin d’un peu d’argent, et s’il voulait bien me payer en liquide en fin de journée, ça m’arrangeait plutôt.

La première semaine, j’ai suivi les routines héritées de mon père. Biner, sarcler, bouturer, replanter… Sans oublier de cueillir des feuilles de laurier-rose que je conservais dans un sachet. Le soir, je frappais à la porte du bureau du patron pour recevoir mon enveloppe du jour. Lui aussi avait sa routine, il prenait son thé pile à l’heure où je débarquais pour recevoir mon salaire. Il en profitait pour prendre ses pilules censées réguler son arythmie cardiaque. Marguerite, sa gouvernante n’étant pas toujours là à cette heure de la journée, il m’avait demandé si cela me dérangeait de lui préparer son Earl Grey préféré. Oh que non, cela ne me dérangeait pas du tout. Ça aussi, ça m’arrangeait plutôt.

Lorsque je l’ai vu commencer à baver, pupilles dilatées en train de se vider par le cul, je suis restée un moment à le voir partir rejoindre mon père. En espérant que ce salaud ne puisse trouver le repos. J’ai souri en refermant la porte derrière moi et je suis partie rejoindre ma mère. Je lui ai tout raconté et elle m’a serré dans ses bras. Quoi qu’il se passe, elle me soutiendrait. Elle me l’a dit mais je le savais déjà.

Compte tenu de mon jeune âge et de l’état de choc consécutif à mon deuil, le tribunal s’est montré clément. J’ai pris dix ans de prison pour empoisonnement. J’avais réussi sans trop de peine à rouler les experts psychiatriques, il m’avait suffi d’exagérer l’état dans lequel j’étais depuis la mort de mon père. Mon avocat s’était surpassé et il m’avait assuré que je sortirai libre dans cinq ans maximum. À condition bien sûr d’avoir une conduite irréprochable durant ma détention. Plus sage que moi, impossible. Je me suis inscrite à des cours par correspondance et je viens de réussir une licence professionnelle en aménagements paysagers. Dès que je sors, mon avocat m’a trouvé un emploi chez un de ses amis. Il possède une grosse pépinière dans le Sud et veut développer son activité. Ça doit être bien là-bas. C’est le pays des lauriers-roses.

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